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Quand les machines pourront en faire davantage, que choisirons-nous de continuer à faire ensemble ?

il y a 4 heures
6 min de lecture

L’intelligence artificielle entre discrètement dans des domaines que nous considérions, il y a peu encore, comme exclusivement humains. Elle écrit, mène des recherches, traduit, conçoit, compose de la musique et résout des problèmes. Et chaque jour, elle en fait davantage.



De nombreuses tâches qui exigeaient autrefois des années de formation, de l’expérience et de longues heures de travail peuvent désormais être accomplies en quelques secondes. C’est fascinant. Mais tandis que nous observons tout ce que la technologie commence à faire pour nous, une interrogation éthique et sociale plus urgente encore se fait jour : qu’adviendra-t-il de ce que nous avons besoin de vivre avec d’autres êtres humains ?

Car automatiser une tâche est une chose ; remplacer l’expérience de la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance en est une tout autre.


Le modèle THRIVE et la santé spirituelle comme dimension du développement humain


À la croisée de la psychologie du développement et de la psychologie positive, la chercheuse Pamela Ebstyne King (2020) propose une perspective particulièrement féconde pour analyser cette transition technologique. Son modèle THRIVE envisage la santé spirituelle et le développement humain optimal à travers six dimensions fondamentales :


  • Transcendance : elle nous invite à regarder au-delà du moi immédiat et de l’individualisme égocentrique.

  • Habitudes et rythmes : ils nous aident à traduire ce qui compte pour nous en pratiques quotidiennes structurées.

  • Relations et communauté : elles nous rappellent que l’être humain ne se développe pas de manière isolée, mais au sein d’un capital social dynamique.

  • Identité et récit : ils nous permettent de comprendre qui nous sommes et quelle histoire de vie nous construisons.

  • Vocation et sens : ils nous relient à ce qui nous semble mériter notre temps, notre énergie et notre aspiration à nous accomplir.

  • Éthique et vertus : elles donnent à toutes les dimensions précédentes une traduction concrète dans nos actes : la manière dont nous traitons les autres et préservons leur dignité.


L’intérêt de cette approche tient au fait qu’aucune de ces dimensions ne dépend exclusivement d’une appartenance religieuse. Elles concernent, dans un sens sociologique et anthropologique beaucoup plus large, la manière dont nous construisons une vie porteuse de sens.

À la lumière des défis du XXIe siècle, le modèle THRIVE avance une idée centrale : le bien-être humain ne consiste pas seulement à fonctionner de manière efficace ou productive ; il suppose aussi de tisser des liens, de disposer de repères et de se rattacher à un ensemble de valeurs auquel nous accordons de l’importance.


Le travail, l’identité et le vide laissé par l’automatisation


Nous touchons ici à l’un des grands débats de notre époque. Pendant des générations, le travail a occupé une place centrale dans l’organisation sociale. Notre profession nous procurait des revenus, mais aussi une identité, un statut, de la reconnaissance, une structure quotidienne et un profond sentiment d’utilité sociale.


Que se passera-t-il lorsqu’une part croissante de nos capacités cognitives et opérationnelles sera reproduite ou amplifiée par un système d’intelligence artificielle ?

Si les institutions de gouvernance mondiale et les sciences sociales ne disposent pas encore de toutes les réponses, ce modèle nous offre un cadre d’analyse pour mieux formuler nos interrogations normatives et existentielles :


  • Si notre rapport à l’emploi évolue, nous devrons préserver notre vocation et notre sens de la vie face au risque de vide existentiel.

  • Si les écrans et les dynamiques algorithmiques fragmentent l’espace public, nous devrons protéger nos relations et nos communautés ancrées dans la présence physique.

  • Si les machines peuvent produire des contenus et des informations à l’infini et de manière automatisée, nous devrons nous interroger avec un regard critique sur ce que nous voulons raconter de nous-mêmes : notre identité et notre récit.

  • Si notre attention fait l’objet d’une marchandisation permanente, nous aurons besoin d’habitudes et de rythmes qui nous aident à la réguler et à retrouver le lien avec nous-mêmes et avec autrui.

  • Si la technologie peut satisfaire les besoins individuels avec une immédiateté remarquable, il nous faudra peut-être retrouver la dimension collective qui nous dépasse.

  • Enfin, plus notre puissance technologique sera grande, plus il sera urgent de renforcer nos vertus et notre capacité à faire des choix éthiques.


C’est ici que la réflexion sur la spiritualité et les valeurs cesse de relever uniquement de la mystique ou de la sphère privée pour devenir un enjeu prioritaire des droits humains et des politiques de développement.


Le paradoxe de l’hyperconnexion et le droit à l’appartenance


Nous pouvons être entourés d’outils extraordinairement intelligents et éprouver, dans le même temps, un profond désarroi. Nous pouvons rester connectés au réseau et nous sentir seuls. Nous pouvons interagir avec une interface à toute heure, recevoir des réponses immédiates et développer des projets depuis notre chambre. Pourtant, ces possibilités ne garantissent pas, à elles seules, que nous nous sentions membres d’une communauté. La connexion numérique peut faciliter les rencontres et entretenir les relations, mais une interaction avec un système automatisé ne constitue pas, en elle-même, une relation humaine fondée sur la réciprocité et la responsabilité partagée.


S’inscrire dans une amitié, faire partie d’une famille ou appartenir à une communauté implique davantage qu’un simple échange d’informations. Cela suppose de trouver des espaces où nous pouvons apprendre, contribuer, créer, dialoguer, nous tromper et recommencer ; des espaces où notre présence compte et où nous assumons également des responsabilités envers les autres. La valeur de certaines expériences ne se réduit pas à l’obtention d’un résultat ou d’une réponse rapide : elle réside dans le fait de cheminer ensemble et de traverser l’incertitude à plusieurs, tout en cherchant une réponse.


Cette dimension relationnelle trouve des précédents dans différentes traditions de pensée. L’éthique juive en offre, par exemple, une formulation particulièrement évocatrice dans un enseignement de Hillel recueilli dans les Pirkei Avot : « Si je ne suis que pour moi-même, que suis-je ? » (1,14 ; traduction de l’autrice). Dans le contexte de cet essai, cette question invite à réfléchir aux limites d’une vie exclusivement centrée sur l’intérêt individuel et à la place de notre responsabilité envers les autres.


Cet enseignement peut être mis en dialogue avec la psychologie contemporaine sans pour autant assimiler leurs fondements ou leurs méthodes. Un texte éthique propose des orientations sur la manière de vivre ; la recherche en psychologie étudie l’expérience et le développement humains selon ses propres méthodes. Leur dialogue ne démontre pas l’équivalence de ces deux perspectives, mais il peut enrichir notre réflexion sur le sens des liens humains.


Avec l’essor de l’intelligence artificielle, cette réflexion prend une nouvelle importance : comment tirer parti de ses possibilités tout en cultivant des relations dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître mutuellement, prendre soin les uns des autres et assumer des responsabilités réciproques ? Au-delà de ce que nous pouvons accomplir individuellement grâce à la technologie, une question demeure ouverte : quelles formes de vie commune voulons-nous préserver ?


Vers une approche de la technologie centrée sur l’humain


Je pense que le véritable défi de notre génération consiste à retrouver et à protéger, sur les plans institutionnel et affectif, les espaces où nous pouvons véritablement nous rencontrer : groupes d’étude, cercles de discussion, initiatives bénévoles, projets collaboratifs et communautés de pensée. Des espaces où chaque personne est reconnue et valorisée pour sa contribution éthique à la vie des autres, plutôt que mesurée à l’aune de sa productivité, de ses connaissances ou de sa performance économique.


Plus les machines seront capables d’exécuter des tâches, de résoudre des problèmes et de produire, plus il deviendra impératif de protéger ce qui ne relève d’aucune utilité transactionnelle : être présents, écouter activement, accompagner la souffrance, construire une confiance mutuelle, prendre soin des personnes vulnérables et aimer.


L’intelligence artificielle ne nous impose pas un choix binaire entre la technique et la nature humaine. Elle nous oblige, au contraire, à définir avec davantage de rigueur, d’urgence et de clarté ce que nous entendons par humanité.


Lorsque les systèmes automatisés prendront en charge les tâches répétitives, et même les plus complexes, la question fondamentale des droits humains de demain ne sera pas de savoir quelles tâches nous pouvons déléguer à un algorithme, mais plutôt : quelles expériences choisirons-nous, librement et en pleine conscience, de continuer à vivre ensemble ?



Références bibliographiques

  • King, P. E. (2020). Thriving in adolescence: The role of spirituality and positive youth development. Routledge.

  • Union européenne. (2024). Règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (règlement sur l’intelligence artificielle). Journal officiel de l’Union européenne.

 
 
 

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